Rendre le théâtre fréquentable

"La Nuit juste avant les forêts" est l'un des textes de théâtre les plus joués au monde, la première écriture reconnue par Bernard-Marie Koltès, une pièce que nous avions programmée lors de l'Intégrale de l'Année anniversaire Koltès en 2009, dans la mise en scène de Michel Didym mais aussi dans celle de Moni Grego avec le créateur du rôle, Yves Ferry.

Cette "Nuit juste avant les forêts" à la naissance du grand art théâtral de Koltès, à la naissance de notre association "Quai Est", fait partie, à la manière d'un fil rouge, des projets de notre Biennale 2016 à travers l'intérêt que lui porte le metteur en scène et directeur de l'Opéra-Théâtre de Metz-Métropole.

En 1999, au cours des Rencontres internationales Bernard-Marie Koltès, André Petitjean, notre autorité scientifique à "Quai Est", avait déjà posé "la question du lieu", de l'espace scénique chez Koltès. Question que nous élargissons au lieu du dramaturge, Metz, à son interrogation lacanienne du moi.

Avec la chance de revendiquer un tel dramaturge irions-nous en créant "Quai Est" à Metz, dix ans après "Retour de Voyage", jusqu'à déifier Bernard-Marie Koltès pour les besoins de la -bonne - cause locale à la manière d'un procès en béatification ?

Dans la "ville de province à l'est de la France" notre association se mobilise depuis 2009, à la suite des pionniers de 1999, s'ingénie à faire de Bernard-Marie Koltès non pas l'icône qu'il n'aurait jamais souhaité être mais l'initiateur d'un des théâtres les plus révolutionnaires après la guerre.

L'"Autre" qu'il revendiquait est pour nous l'autre de l'écriture théâtrale, qui ne porte pas le nom mais le signe de Koltès: les écrivains que nous invitons en résidence ou commande d'écriture, ceux-là mêmes qui creusent un sillon identique où très proche jusqu'à... s'en écarter.

Koltès nous aiguillonne dans notre Biennale jusqu'à nous demander de l'oublier un peu, comme il souhaita tourner la page du Metz de son vécu familial, collégien, théâtral, social et déjà politique pour y revenir immanquablement. L'éternel "Retour au désert" qui est le nôtre dans une démarche d'émotion théâtrale ouverte à d'autres arts comme à d'autres publics.

Koltès n'aimait pas fréquenter le milieu du théâtre mais a écrit des textes majeurs pour lui. Raison de plus pour nous suivre et le fréquenter.

Richard Bance

Président de Quai Est-Bernard Marie Koltès

Thématique 2016

« Hantises, revenants et spectres dans le théâtre de Koltès et dans le théâtre contemporain »

Le mot hantise évoque, dans son sens moderne, une idée ou un mot qui occupe de façon obsédante l’esprit d’une personne, mais aussi une fréquentation, un commerce familier avec quelqu’un et un lieu que l’on hante.

Le spectre est chez Derrida « une étrange voix, à la fois présente et non présente, singulière et multiple, porteuse de différence, aussi fantomatique que l’être humain, différente d’elle-même et de son propre esprit. Il est un autre et plus d’un autre. Il désarticule le temps. Il est une trace. Quoique venant du passé, portant un héritage, il est imprévisible et surtout irréductible ». L’héritage est quelque chose d’essentiel dans la constitution d’un sujet et dans la conception d’un avenir. De qui sommes-nous les héritiers ? Le problème, très souvent, est moins d’hériter que d’accepter l’héritage, d’être choisi comme un héritier. De plus, évoquer la spectralité c’est convoquer, d’une certaine manière, aussi le spectacle… Comme le spectre, le théâtre est à la limite du visible et de l’invisible.

Les hantises, revenants et spectres sont intimement liés. Il va sans dire qu’ils hantent, c’est le cas de le dire, le théâtre de Koltès. Il suffit, pour s’en persuader, de se souvenir de pièces comme Le Jour des meurtres dans l’histoire d’Hamlet, Combat de nègre et de chiens, Le Retour au désert… Et s’il existe un « héritage Koltès » dans le théâtre contemporain, c’est, à coup sûr, cette conception des rapports qu’entretiennent les personnages entre eux et avec ces puissances auxquelles ils sont aux prises en et hors d’eux.

Le théâtre contemporain déplie aussi, très souvent, une telle problématique.